Samedi 11 Juillet 2015.

13h 47. Voilà huit jours… Samedi dernier, à cette heure là, je n’avais plus que quelques minutes à l’avoir auprès de moi ; il n’avait plus que quelques minutes à rester, à vivre encore, auprès de moi.

Le matin, j’avais quitté mon lit très tôt, pour venir m’asseoir encore quelques dernières heures près de lui, dans le couloir de la mort… L’accompagner…Mais lui, pauvre innocent, il ignorait qu’il était condamné. Il dormait comme si rien…

La personne qui devait l’emmener fut ponctuelle, même un peu en avance. Elle devait le prendre à 14h, et fut là une dizaine de minutes avant. - Car non seulement j’ai commis ce forfait de le tuer, mais j’ai eu l’ignoble lâcheté de déléguer à un autre la basse et détestable besogne de l’emmener à l’abattoir !

Voilà ! Voilà donc une semaine que j’essaie de vivre dans ma peau d’assassin. Dans ma vie ruinée. Tuer ! C’est la seule chose que j’avais réussi à ne pas faire ; le seul commandement que j’avais respecté, et c’était celui auquel je tenais le plus ; celui qui me paraissait le plus important de tous,  fondement même des autres. Bien sûr, j’avais déjà tué quelques oiseaux (bien malgré moi, lors de cette fameuse séance de tir chez R. -En ai-je vraiment tué, du reste, ce jour là ? Je ne me souviens plus. J’avais 14 ou 15 ans, voilà un demi siècle ! J’ai gardé surtout le souvenir de la façon qu’il voulait m’enseigner de les achever, les étouffant en pliant leur tête sous l’aile. Quelle horreur !) j’avais déjà tué quelques souris, mouches, guêpes et autres araignées ; mais pour les mouches, guêpes bourdonnantes qui m’agaçaient, dans ma maison, la plupart du temps j’ouvrais la fenêtre pour les faire sortir plutôt que de les exterminer à coup de torchon !...

Comment, pourquoi ai-je pu, ainsi, en un instant, piétiner ainsi l’effort de toute une vie !

Tuer l’être au monde qui me faisait entière confiance. Comme il s’est laissé mener docilement à cette voiture qui devait l’emporter ! Comme il ne s’et douté de rien ! Il est monté dans cette voiture, croyant qu’il allait promener, sans protester ; sans même un aboiement quand il est parti sans moi… si j’ai bien entendu. Car si, une fois qu’il fût monté, je suis parti vite, sans même lui donner une dernière caresse, un dernier baiser, vite, comme un lâche, sans me retourner, je n’ai rien entendu, non plus, sinon le moteur de l’auto…

Quelle trahison de cette confiance !...

L’être au monde, le seul, dont j’étais intégralement responsable. Celui, seul, qui dépendait de moi, pour tout : son boire et son manger, son sommeil et ses besoins, et son petit bonheur, si possible… un peu de jeu, un peu de balade…

Treize années de compagnonnage de chaque instant, que je broyées, ainsi, d’un coup… Quelle folie m’a donc pris ? Quel accès de lâche conformisme ? Quelle démission ?

Bien sûr, il y a les « bonnes raisons », les excuses, les prétextes : il était vieux, malade, il souffrait (sans jamais une plainte !)… Le voir, l’autre jour, écartelé des quatre pattes, vautré dans son pipi, icapable de se relever ; et moi ne sachant que faire pour l’aider ; par où le prendre, et il est si « susceptible » qu’il risque de me mordre si je le touche…, cela me fut un coup -« décisif », peut-être. Les circonstances ne me permettaient pas de l’accompagner jusqu’au bout comme je l’aurais souhaité. Pour la vie qu’il menait…, déjà je me la reprochais comme de la quasi « maltraitance » … Mais !...

J’ai bien cherché, aussi, à le faire recueillir par quelqu’un prêt à assurer cet accompagnement. Cette maudite télé, où la vie est toujours (plus) belle, vous montre des gens formidables qui recueillent des animaux malades, etc, etc… Mais quand vous en cherchez dans la vraie vie, dans le pays réel… Plus rien, plus personne !

J’enrage ! Contre moi-même et contre tous !

Cette rage à au moins un avantage : elle modère, obstrue un peu, semble-t-il, la source de mes larmes…

N’est-ce pas là, du reste, la constante expérience de ma vie : la colère pour contenir, un peu, les larmes…

 

J’aurais l’air malin, maintenant, de prêcher « la non-violence absolue », la belle philosophie schweitzérienne du « respect de toute vie »…

 

Avis aux partisans de l’euthanasie (humaine) : pensez à l’après ! Pensez à ce qui vous attend, au fond de vous, après l’accomplissement de l’acte irrémédiable…

« L’œil était dans la tombe »…

il peut, tout aussi bien, se retrouver au fond de l’urne funéraire, sous le petit tas de cendres…

 

***

18h 45. Bientôt le 14 Juillet ; dehors, des pétards éclatent déjà.

Au moins, cette année il ne souffrira pas de ces horribles conneries !... Tant mieux pour lui. Il ne viendra pas se réfugier contre moi. Tant pis pour moi !

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